Hélène Grimaud

« Je n'ai pas la sagesse du silence, même si j'en connais la valeur »
Hélène Grimaud


Virtuose du clavier

INTERVIEW D’HELENE GRIMAUD


Depuis la mort de Pavarotti, rares sont les musiciens du classique à jouir d’une grosse popularité hors du cercle des initiés. Avec Cecilia Bartoli ou Natalie Dessay, la pianiste virtuose Hélène Grimaud fait partie de ce cercle très restreint. Et sa récente interprétation du 'Concerto de l’empereur' de Beethoven fait d’ores et déjà partie des versions références en la matière.

 

 

En pleine effervescence autour de la sortie de son nouvel album, Hélène Grimaud nous reçoit dans la salle de petit déjeuner d’un hôtel parisien. Blottie dans une écharpe raffinée, attentive et avenante, elle ne semble pas lassée de faire découvrir la musique classique au plus grand nombre, animée par l’envie de transmettre sa passion des grands compositeurs. S'il est difficile de s’ouvrir au grand public sans tomber dans les compromis, la jeune instrumentiste française mène pourtant sa carrière de doigts de maître.


Vous êtes en plein marathon promotionnel : n’y a-t-il a pas un paradoxe à parler de la musique ?

Absolument. Les mots sont inadéquats pour retranscrire ce que la musique permet de ressentir. On reste toujours un peu dans l'abstrait… Dès qu’on essaye de traduire une pensée ou une sensation verbalement, on l’a déjà trahie. C’est très délicat. Alors on s’efforce de faire de son mieux, mais il faut que les gens côtoient la musique. Il faut être à son contact et réagir émotionnellement : ouvrir son esprit, son coeur. C’est davantage là que ça se passe.




Comment s'est déroulé le choix de l'orchestre qui joue sur ce disque ?

Je connaissais déjà Vladimir Jurowski et son orchestre. C’est moi qui ai demandé de travailler avec eux. J’avais enregistré avec la Chapelle de Dresde pour la première fois, deux ans auparavant. Je connaissais bien la réputation de l’orchestre, son histoire, sa tradition. Il a toujours été l'un de mes orchestres préférés. On était arrivés à faire un concerto de Schumann, l'un des plus épineux et délicats, dans un esprit musique de chambre à grande échelle. Donc je savais que pour le 5e de Beethoven, on arriverait à faire quelque chose de tout particulier. Je voulais essayer de m’éloigner de la conception habituelle de ce concerto, de ce rapport un peu grandiloquent de l’instrument solo, comme en opposition par rapport à l’orchestre. J’ai préféré songer au piano comme faisant partie intégrante de la masse orchestrale. Il fallait un orchestre avec lequel il y avait déjà une complicité, une confiance, un vécu.

Lire la critique du ‘Concerto de l’empereur'

Comment se déroule le travail en amont de l’enregistrement ?

On a une répétition avec piano sans orchestre durant laquelle on parcourt l’oeuvre : je joue et le chef d’orchestre suit la partition, en s’arrêtant ici et là, en parlant des différentes options de tempo, de phrasés, etc. Après, il y a le travail avec l’orchestre et les choses évoluent. Mais il faut être déjà sur la même longueur d’ondes pour toutes les idées de base.


Vous vivez aux Etats-Unis. Quelle différence y a-t-il entre le monde du classique américain et européen ?

Aux Etats-Unis, les choses sont beaucoup plus décentralisées. Il y a de merveilleux orchestres dans beaucoup d’endroits où on ne s’attendrait pas à en trouver. Du fait du système de sponsoring des arts par l’argent privé, ça prend une autre dimension : les gens s’approprient un peu leurs institutions artistiques préférées. Ils ont l’habitude de mettre la main à la poche pour que l’orchestre local survive, ce qui crée une autre relation. Ca devient "leur" orchestre ou "leur" compagnie d’opéra. Mais il y a un inconvénient : le soutien privé fait qu’ils sont peut-être moins portés sur les expérimentations de programme. Les gens aiment leurs chevaux de bataille, leurs grands classiques, leurs grands romantiques. Ils n’aiment pas trop qu’on fasse intrusion dans la musique contemporaine. Les programmations sont peut-être moins osées qu’en Europe ou en France parce qu’ils ont moins de liberté : ils sont obligés de rendre leurs "supporters" heureux. C’est le revers de la médaille. Aucune formule n’est parfaite…


On observe en ce moment une évolution des pochettes de disques de classique, un travail iconographique marqué par des photos très stylisées des solistes, au physique souvent avenant. Qu’en pensez-vous ? Est-ce une volonté d’humaniser la musique classique ?

Oui, bien sûr. Mais la frontière est fine entre humanisation et culte de la personnalité. On peut vite tomber dans l’excès inverse. C’est vrai qu’aujourd’hui, on n’imaginerait pas un disque de Lang Lang ou d’autres sans photo de l’artiste sur la couverture. Est-ce un bien nécessaire ? Je n’en sais rien. Est-ce que c’est au détriment de la musique ? Je ne pense pas. Ça peut en agacer certains ou rendre heureux certains fans, mais ça ne touche pas au sujet principal, qui est quand même l’interprétation, et ce qu’on ressent quand on écoute le disque indépendamment de la pochette.


Vous tentez, dans vos disques, d’obtenir l’enregistrement le plus spontané possible, le plus proche du son d'un concert. Comment faites-vous ?

Je ne suis pas du tout d’accord avec ce cliché qui consiste à penser que le concert est émotionnel et le disque froid. C’est peut-être parce que j’ai l’habitude d’enregistrer, depuis l’âge de 15 ans, mais je trouve qu’il y a à la fois un beau mystère et une intensité dans la présence du micro. J’ai toujours trouvé qu’il y avait presque comme une présence spirituelle dans le studio. Quand la lumière rouge s’allume, il y a comme un souffle qui descend sur le lieu. On peut aller très loin dans la transcription de l’émotion avec un micro dans le studio. Même si la transmission ou l’ouverture vers le public est retardée, elle existe.


Y a-t-il des compositeurs que vous ne pouvez ou ne voudrez jamais jouer ?

Je dirais peut-être Debussy. J’ai beaucoup de plaisir à l’écouter, mais j’aime aller au fond du clavier. J’ai une approche assez directe de la musique dans l’introduction du son et de l’instrument, alors qu'il faut d’autres subtilités au niveau du toucher pour ce compositeur. Il faut être plus coloriste, ce qui est moins mon affaire. Mais on ne sait jamais… Une carrière est un effort de longue haleine. Il se peut donc qu’il finisse par apparaître dans mes programmes.


Quel autre instrument avez-vous pratiqué ou jouez-vous encore actuellement ?

Enfant, j’aimais le violoncelle. J’étais attirée par sa forme, par la sensualité de son registre, ses notes graves. Quand j’étais au conservatoire d’Aix, le concerto de Khatchatourian était imposé. Tous les violonistes le travaillaient les uns après les autres. Je m’étais prise d’affection pour cette mélodie, je me souviens avoir happé le violon d’un de mes petits camarades pour en trouver les notes. C’est la seule fois où j’ai été vraiment tentée de faire autre chose. Mais il est vrai que la verticalité du piano est parfois difficile et frustrante. Quand on a un instrument qui chante naturellement, comme le violon ou le violoncelle, il y a quelque chose de très beau à n’avoir à se préoccuper que d’une mélodie et de son essor. En même temps, le piano permet une polyphonie, des contrepoints, une richesse, une dualité entre verticalité et horizontalité de l’instrument. Je pense que c’est quelque chose qui doit assez bien convenir à mon caractère.

Voir la vidéo d'Hélène Grimaud Propos recueillis par Mathieu Durand pour Evene.fr - Octobre 2007

Entretien thé ou café

http://fr.youtube.com/watch?v=BZjCpnn1BGE

http://fr.youtube.com/watch?v=Ivxs50l-I7U&NR=1

http://fr.youtube.com/watch?v=EBKqOqf8zuw&feature=related

http://fr.youtube.com/watch?v=a9y-A7Wa-8A


Extraits musicaux :

concerto n° 2 rachmninov
http://fr.youtube.com/watch?v=vODY6_FSexk&feature=related

concerto Schumann
http://fr.youtube.com/watch?v=lmXNY7lAxv8&feature=related

sonate Chopin
http://fr.youtube.com/watch?v=D1UUWK4WDck&feature=related

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :